Je suis né le 9 avril 1933, à Neuilly-sur-Seine, dans une maison où l’on fabriquait des corps du matin au soir.
Mon père, Paul, était sculpteur.
Ma mère peignait.
Ma grand-mère avait dansé en Italie.
Chez nous, l’art ne se discutait pas : il se façonnait. Il y avait du plâtre sur les poignées de porte et de la térébenthine dans la cage d’escalier. J’ai appris très tôt qu’un corps, ça se travaille.
Le cancre d’abord, les poings ensuite
L’école et moi nous sommes quittés vers seize ans, d’un commun désaccord. Pendant que les autres conjuguaient, j’organisais des combats dans la cour de récréation. Puis, il y a eu l’Avia Club d’Issy-les-Moulineaux : les gants, le sac, la corde à sauter. C’était l’époque de Cerdan. Tous les gamins de France avaient le même rêve, et moi avec.
« À l’époque, j’avais un rêve, celui d’être champion. » Jean-Paul Belmondo
Le ring m’a enseigné trois choses qui valent bien des cours d’art dramatique : encaisser, sourire quand nous saignons, et savoir précisément où l’on pose ses pieds. Il m’a aussi appris la lucidité.
« J’ai très vite compris que je ne serais pas Marcel Cerdan » Jean-Paul Belmondo
Alors, j’ai changé de ring.
Jouer du Conservatoire
1952 : j’entre au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, après plusieurs échecs au concours. Pierre Dux me regarde et rend son verdict : avec une tête pareille, personne ne me croira jamais quand je prendrai une femme dans mes bras. Voilà. On m’avait distribué mon rôle avant que j’ouvre la bouche : le laid, le rigolo, le second couteau.
Je ne suis pas parti pour autant. J’ai trouvé mieux qu’un diplôme : une bande. Rochefort, Marielle, Crémer, Rich, Vernier, Beaune, et Françoise Fabian que nous couvions comme une sœur. Nous avons passé quatre ans à faire les imbéciles avec un sérieux de moines.
1956 : concours de sortie. Je joue du Feydeau. La salle m’acclame ; le jury m’accorde un accessit, ce qui, traduit du langage officiel, signifie : rentrez chez vous, les portes du Français resteront closes. Mes camarades me portent en triomphe. J’offre aux jurés un geste qui ne figurait pas dans le texte. Et Henri Rollan, mon professeur, me glisse une phrase que j’ai gardée toute ma vie :
« Le professeur ne t’approuve pas, mais l’homme te dit bravo. » Henri Rollan à Jean-Paul Belmondo
Le visage qui a fait basculer le cinéma français
Lino Ventura, que la boxe m’avait donné pour ami, me défend auprès des producteurs de Claude Sautet pour Classe tous risques. On n’oublie pas ces gens-là.
Et puis vient 1960. Godard. À bout de souffle. Un film tourné dans la rue, sans éclairage, presque sans scénario, avec un opérateur poussé dans un fauteuil roulant. Je marche, je fume, je parle à la caméra, je passe le pouce sur mes lèvres. On n’appelait pas encore ça jouer.
Michel Poiccard n’avait aucune morale, ce qui le rendait charmant. Une génération entière s’y est reconnue, comme la précédente s’était reconnue dans le Gabin du Quai des brumes. Godard, lui, prétendait avoir tourné un documentaire sur Jean Seberg et moi. Il n’avait pas tout à fait tort.
Gabin, l’estuaire et le vin blanc
1962 : Un singe en hiver. En face de moi : Gabin. L’homme qui refusait qu’on l’appelle comédien, qu’on disait fini à chaque film et qui remplissait pourtant les salles à chaque nouvelle sortie. Nous avions le vélo, le football et la boxe en partage ; Michel Audiard s’est chargé du reste.
Ce film-là m’a ouvert la maison du Cinéma.
Après lui, je choisis.
Philippe de Broca m’emmène à Rio, puis en Chine, puis sur les toits : les cascades, la séduction, la désinvolture absolue devant n’importe quelle situation. Et entre deux, Godard encore, pour Pierrot le fou, parce qu’on ne renie jamais ses commencements.
Bébel, ou le refus du mensonge
On m’a reproché d’avoir abandonné les auteurs pour le cinéma populaire, comme on quitte une épouse respectable pour une danseuse.
Je n’ai rien abandonné. J’ai seulement refusé qu’on triche à ma place. Quand mon personnage saute d’un toit de Paris, je m’y colle. Quand il s’accroche à l’échelle d’un hélicoptère, je ne réfléchis pas, je vole. Il n’y a pas de place pour une doublure dans mes films, le cinéma regorge déjà de second rôle.
Le Magnifique, Peur sur la ville, Le Professionnel, L’As des as, Le Marginal. Les salles ont suivi, la critique a boudé, j’ai continué. On m’a fait une réputation de cancre décontracté qui ne me déplaisait pas. Elle était pourtant fausse.
Ce que la légende a coûté
1988 : Itinéraire d’un enfant gâté, chez Lelouch. On me récompense du César. Je ne vais pas le chercher. À quoi bon couronner un homme installé, quand on a laissé le jeune homme se débrouiller seul ?
Été 2001 : le corps qui m’avait toujours tout donné me lâche subitement. Il a fallu réapprendre à marcher, à parler — moi dont la démarche et la voix étaient le métier tout entier. Sept années de silence. Puis Un homme et son chien, en 2008, avec une canne et sans rien maquiller.
« Prendre des années n’est pas très grave » citation de Jean-Paul Belmondo
Rideau
Le 6 septembre 2021, je suis sorti par la porte du fond, à quatre-vingt-huit ans. Trois jours plus tard, la cour des Invalides était pleine, et la France entière m’appelait par mon diminutif.
J’ai écrit un jour que mille vies valaient mieux qu’une. Je ne crois pas avoir exagéré : voyou et prêtre, professeur et cascadeur, Cyrano et tout autant magnifique.
« Mon père et ma mère étaient le meilleur public que j’ai eu. » citation de Jean-Paul Belmondo
Il reste des films qu’on repasse le dimanche, et cette manière de traverser une pièce comme si elle vous appartenait. Le reste tient en une phrase : ne jamais se prendre au sérieux, et sauter quand même.
Retrouvez notre jolie création en broche culturelle par Véro Blanc Art – Illustration originale pour les éditions ars in cute, l’art dans la peau.
Découvrez la belle exposition Belmondo, le Magnifique à la Cinémathèque Française. https://www.cinematheque.fr/exposition/exposition-belmondo-le-magnifique.html

Laisser un commentaire